Mes Parents | Crypsum


Mes Parents


Lecture d’extraits du roman d’Hervé Guibert

Éditions Gallimard

Par Alexandre Cardin, Anne Charneau et Miren Lassus-Olasagasti / Direction Olivier Waibel / avec le soutien de L’escale du Livre – 2010

Extrait

Dîner avec ma mère. C’est une figure sans consistance : effacée. C’est peut-être le père qui l’a effacée, ou l’âge, ou la maternité. Le père dit : «  Tu ne vieillis pas » alors qu’il pense justement : qu’est ce qu’elle a vieilli. Ce n’est pas une femme à l’aise, on ne l’a dirait jamais « à sa place ». Elle n’a aucune arrogance. « En société » elle minaude. Il faut qu’elle boive un peu, le vin la rend très vite luisante. Il n’aime pas la voir maquillée. Il dit : « Tu ressembles à une femme qui fait le trottoir. » Et elle, il lui arrive de répéter à des gens : « Non, je ne me maquille pas, ça ne me va pas, je ressemble tout de suite à une putain », et elle rit. Ils font l’amour une fois par semaine, le samedi après-midi. Il met un préservatif, il s’ecrase sur elle, il jouit vite et va aussitôt se laver. Elle est compréhensive : « un homme, ça a des besoins, c’est normal. » Une affection née de l’habitude les retient. Pour eux le désespoir est immoral. Ils ne disent jamais : « ça ne va pas. » Il n’a jamais voulu qu’elle travaille. Elle astique le lavabo de la salle de bains plusieurs fois par jour : chez elle « tout est impeccable ». Certains soirs, ils s’assoient côte à côte devant la télévision, il lui prend la main. Elle aime bien le patinage artistique. Il s’est inscrit avec elle à un club de gymnastique pour les gens du troisième âge. Elle s’est acheté un collant noir épais. Elle se rend compte qu’elle est encore souple. Elle fait des sauts de lapin. Une fois par mois le club organise une fête. Ils trouvent ça sympathique. Ils se lient avec d’autres couples mais refusent toute invitation personnelle, « pour ne pas avoir à rendre », « pour ne rien devoir à personne ».




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